En attendant l’ère des orchestres virtuels

 

Virtuel 2On nous a tant de fois annoncé la mort du concert que l’argument ne prend plus. La radio, puis le microsillon, le laser puis le vidéo-disque, aujourd’hui les nouvelles technologies de l’information et de la communication : à chaque promesse de mutation massive, les musiciens devraient trembler pour leur avenir. Et pourtant, jamais les conservatoires n’ont été aussi nombreux et aussi fréquentés, en France comme dans d’autres pays. Quant aux orchestres, ils ne se portent pas si mal.

Au début des années 1980, une vaste conférence internationale avait été réunie en Suède, pour discuter d’un sujet grave et préoccupant : « la crise de la musique symphonique ». La technologie était implicitement mise en accusation. Convertis à l’ordinateur et à la synthèse des sons, les créateurs, c’était certain, n’allaient pas tarder à se désintéresser totalement des orchestres, qui n’auraient plus qu’à disparaître. Mais le compositeur Karlheinz Stockhausen, l’un des hérauts, à l’époque, de cette musique qu’on appelait encore électronique, tint à dissiper le malaise : « Il n’est nullement question que je cesse d’écrire pour le grand orchestre, le vrai. J’aime trop cela ! ». Et la conférence se termina sans avoir même pu apporter la preuve de cette crise dont elle entendait débattre.

En fait, les orchestres sont plutôt spectateurs Virtuel 1engagés que victimes expiatoires des mutations technologiques qui touchent de près la musique. Certaines crises, comme celle que traverse actuellement le disque, les conduisent même à renforcer leur présence sur un marché à la recherche d’un nouvel équilibre entre quantité et qualité. Depuis quelques années, les orchestres français enregistrent chaque saison quarante à cinquante disques, imposant des répertoires, des interprétations, une couleur, un style, qui ont définitivement trouvé place dans le paysage international. La musique française est évidemment au premier plan et son catalogue est plus riche que jamais grâce au travail de longue haleine des orchestres de Radio France avec leurs directeurs successifs, grâce à Michel Plasson avec l’Orchestre National du Capitole de Toulouse, à Jean-Claude Casadesus avec l’Orchestre National de Lille Région Nord Pas-de-Calais, à Jacques Mercier avec l’Orchestre National d’Île-de-France, à Emmanuel Krivine avec l’Orchestre National de Lyon ; grâce aussi aux enregistrements consacrés à des compositeurs méconnus par des orchestres comme celui de Bretagne pour le Breton Paul Le Flem, celui de Lorraine pour Louis Théodore Gouvy, celui de Nancy pour Jean-Guy Ropartz ; grâce enfin aux aides apportées par la Sacem, Radio France et le Ministère de la Culture à de nombreux enregistrements d’œuvres nouvelles, parmi lesquels ceux de l’Ensemble Intercontemporain restent une référence.

À toutes ces réalisations, les orchestres français contribuent au plan artistique, mais aussi au plan matériel. Ce sont eux qui, en fait, apportent aux musiciens l’essentiel des rémunérations attachées aux enregistrements.
Soumis eux-mêmes à une concurrence aiguisée par la perspective de nouveaux développements, s’appuyant sur l’exemple d’autres pays où ces rémunérations n’existent pas, peu de producteurs, dans le domaine de l’audiovisuel, sont aujourd’hui prêts à en verser l’intégralité à « leurs » artistes.

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La protection des droits des interprètes est ainsi au cœur des débats que soulève aujourd’hui la perspective d’une transmission de produits culturels, et notamment musicaux, étendue à toute la planète, à travers internet. Faudra-t-il choisir entre le renoncement à certains droits et le renoncement à une présence sur les nouveaux réseaux et marchés de la musique ? Le débat est ouvert. Certains se lanceront dans l’aventure de cette diffusion à grande échelle, d’autres considèreront que leur mission est de défendre le concert « vivant » et rien d’autre. Quoi qu’il en soit, le temps des orchestres virtuels n’est pas encore venu. Comme pourrait le dire aujourd’hui encore Karlheinz Stockhausen : « Les vrais orchestres, j’aime trop cela ! »

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